Ès-tocade

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De la beauté physique et du je-ne-sais-quoi

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© M. C. Escher - Print Gallery

La beauté : notre talon d’Achille

 

Je me souviens avec gourmandise du livre de Pascal Bruckner, Les voleurs de beauté (prix Renaudot 1997). Et de son analyse, tout en nuances, de la drôle de fascination que la beauté physique et son étonnante perfection exercent sur nos papilles en effusion. Elle s’immisce dans chacun des pores du cristallin de nos mirettes et nous aveugle malgré nous tant l’absolue finition d’une symétrie harmonieuse nous soumet viscéralement. Par l’effet d’un doux miroir aux alouettes, ce qui est beau devient bon, attrayant, sociable et souriant et est considérablement avantagé à tous les stades et dans toutes les sphères de notre vie. De fait, nous tendons la main, instinctivement happés par son irréel éblouissement, briguant sans doute de caresser du bout des doigts ce sujet d’extase que nous souhaiterions nous approprier pour nous sublimer.

 

 

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© The picture of Dorian Gray - Oscar Wilde

 

De l’élixir de la beauté éternelle

 

Reste que la beauté a, par définition, une propension à se faner avec le temps. Sous pression autant qu’emprise, elle tente d’attraper et de pétrir le temps au vol de peur qu’il ne la conduise inexorablement au déclin (et pourtant, c’est notre des-tin). Car dans notre société, le corps doit crier sa santé, étaler sa jeunesse, parader son attrait et sa sensualité au risque de faire la nique à l’éthique et de susciter bien des controverses relatives aux conséquences de cette impudeur manifeste. De fait, notre corps, même le plus imparfait, se fait aujourd’hui culte et charitable mirage pour éloigner de nous le sage que l’œuvre du temps sculpte pourtant généralement en un juste arbitrage.

 

 

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La beauté, nécessairement gage de bonheur ?

 

Car oui, la vraie question est de savoir si, en plus de l'avantage manifeste que représente le fait d'être beau dans notre société, les personnes concernées sont, elles, plus heureuses pour autant ? Je me souviens d’une reine de beauté qui prit 15 kg pour qu’on l’aime pour qui elle était. De même connaissons-nous tous quelques splendeurs qui s’ignorent faute d’avoir été chéries pour leur âme. Enfin, semble-t-il toujours plus ardu pour une beauté d’accepter les affres du temps. Voir une telle magnificience s’étioler progressivement par l’effet de la loi de l’attraction et de la chute des corps peut aigrir celui ou celle ayant tout misé sur cet appât explosif. Car le fait est que la beauté, aussi majestueusement imposante soit-elle, hurle son incomplétude.

 

 

 

marivaux.jpg© Bibliothèque Nationale de France

 

 

 

Et c’est ce que le texte de Pierre de Marivaux ci-dessous met si délicatement et admirablement en lumière. Peu importe, finalement, que nous ne puissions lutter ni contre les dictats de la société ni contre l’étiolement de la beauté à travers le temps et encore moins contre le vieillissement de nos cellules car la problématique se situe, en fait, ailleurs.

 

 

La demeure de la beauté et la demeure du je-ne-sais-quoi (L’indigent philosophe)

 

Voici, en résumé (hein), ce que ce texte relate :

 

L’indigent philosophe (le protagoniste, donc) arrive devant deux jardins : l’un, intitulé la demeure de la Beauté, et l’autre, la demeure du Je-ne-sais-quoi.

 

Forcément curieux de celui de la Beauté, attraction universelle s’il en est, c’est celui-ci qu’il choisit de visiter prioritairement. Là, tout n’est que somptuosité : jardin luxuriant, nature domptée, enchantement de la rétine et du cœur. Il parvient à l’ombilic du jardin et voit la personnification de la Beauté sous les traits d’une femme aux traits lisses et parfaits. Des hommes l’admirent, en pâmoison. Puis la questionnent. Or, celle-ci reste murée dans son silence et semble se contenter d’être contemplée et acclamée. Les minutes passant, les spectateurs, déjà emplis de chacun de ses traits admirables, se lassent de ce silence et prennent alors le chemin de l’autre jardin.

 

En y pénétrant, ils sont stupéfaits de constater que là, tout n’est que chaos, mais d’un désordre du meilleur goût et effet. Cette disposition assure un effet charmant dont on ne saurait toutefois expliquer la raison. Ce jardin est un véritable palimpseste : rien n’y est fini, tout se renouvelle, même ce que nous ne savions pas savoir y souhaiter présent. S’y trouvent une multitude de jeunes femmes merveilleuses qui, une fois leur pierre apportée à l’édifice, disparaissent pour laisser place à d’autres prodiges. Elles sont partout et nulle part à la fois. Lorsque l’indigent philosophe part à la recherche de la personnification de la demeure du Je-ne-sais-quoi, il ne trouve pourtant personne. Il l’appelle plusieurs fois avant de finalement entendre (grosso modo) :

 

« Me voilà. Si je ne suis effectivement pas incarnée, vous ne voyez ici pourtant que moi. Ces grâces, c’est moi. Les œuvres d’art qui nourrissent votre esprit et votre cœur, c’est encore moi. Dans tout ce qui a de l’attrait à vos yeux et enchante votre univers, c’est toujours moi. Je n’ai pas une forme, mais mille différentes. On me voit sans me connaître, sans pouvoir ni me saisir ni me définir. Il faut me ressentir et non me démêler. Vous ne me voyez pas, et pourtant n’avez de cesse de me chercher : vous ne me trouverez jamais autrement que sous cette absence de forme, aussi ne serez-vous jamais las de me voir. »

 

 

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« Aucune beauté extérieure n'est complète si aucune grâce intérieure ne l'éclaire » Victor Hugo

 

Ce texte absolument délicieux semble nous dire plusieurs choses :

 

1.png  Que la beauté physique est incomplétude. Si elle incarne un puissant hameçon désarçonnant, ce sont, en revanche, l’esprit et le je-ne-sais-quoi que nous exhalons (soit, la beauté de l’âme) qui in fine retiendront !

 

2bis.png  Que rien n’égale le pouvoir incantatoire du charme, d’un sourire rayonnant, de notre petit truc en plus (qui sont eux-mêmes transcendés lorsque nous sommes parfaitement alignés).

 

3.jpg  Que le je-ne-sais-quoi se goûte et s’éprouve à travers le regard unique et subjectif que nous portons sur les choses (soit la suprématie de la beauté canonique universelle Vs. ce qui nous touche individuellement, de manière singulière.

En cela, il rejoint Hume, pour qui la vraie beauté n’est pas une qualité inhérente aux choses elles-mêmes, mais existe dans l’esprit qui la contemple – chaque esprit étant ainsi sensible à une forme de beauté distincte).

 

4bis.jpg  Que le je-ne-sais-quoi dépeint l’émotion que nous ressentons face à ce qui nous touche individuellement. Ce qui peut s’apparenter à l’idée platonicienne selon laquelle la beauté est ce qui est pour nous admirablement harmonieux (et ce, même à travers des œuvres d’art dérangeantes ou hideuses), à l’instar d’une forme de bonté, qui peut également définir la valeur de l’âme.

 

5.jpgEnfin, que du je-ne-sais-quoi naît l’amour que nous inspirons à et éprouvons pour des personnes, des causes, des vocations, amour qui lui-même nous fait désirer et découvrir des choses de plus en plus belles – à nos yeux.

 

 

 

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« Une beauté sans grâce est une beauté sans appas » Ninon de Lenclos

 

Et voilà ce en quoi nous pouvons considérer cette allégorie marivaldienne comme un pur bonheur : en fait, il est parfaitement inutile de naître auréolé d’une beauté plastique idyllique (et même si l’idée n’est pas ici de faire l’apologie de la laideur, force est de constater que si l’on nait plutôt vilain, on est moins attaché au déclin d’une beauté inexistante et que, pour la compenser, on déploie plein d’autres qualités et vertus nous rendant séduisant autrement !), puisque ce qui nous contente, nous touche personnellement et est captivant à nos yeux reste quoi qu’il en soit totalement subjectif.

 

Ce qui vaut bien entendu également nous concernant vis-à-vis du regard des autresCertaines personnes seront plus aptes que d’autres à déceler chez nous une forme de singularité hautement attractive (indépendamment de la notion de beauté purement canonique et de notre sensibilité et réceptivité inégales vis-à-vis de notre monde environnant).

 

 

 

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Par conséquent, et finalement, le simple fait d’être soi (tout soi, rien que soi), unique et paré de cette perception et vision du monde qui n’appartiennent qu’à nous peut nous rendre charmants, désirables et archi bankables pour qui sait y être sensible et nous déceler !

Et à l’instar de l’éducation, de l’élégance et parfois de la grâce, il s’agit-là de vertus immuables qui, de fait, ne s’atténueront non seulement pas avec le temps, mais encore se bonifieront avec les années !

 

Alors prenons le risque... que le reste du monde tombe sous le charme de notre stupéfiant je-ne-sais-quoi !!!

 

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Petite illustration du je-ne-sais-quoi en musique !

You’ve got that thing, de Conal Fowkes

https://www.youtube.com/watch?v=KgW5L4uUKqE

(http://www.songonlyrics.net/soundtracks/conal-fowkes-youve-got-that-thing-lyrics.html)



12/05/2016
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